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Le nouveau roman régional néo-aquitanien

lundi 16 avril 2018, par Gerard Saint-Gaudens

La région Nouvelle Aquitaine semble avoir lancé ces dernières semaines une discrète mais très repérable campagne d’opinion tendant à donner une certaine légitimité historique à sa création et à en populariser le contenu géographique auprès de ses habitants qui, dans le fond, semblent un peu indifférents à tout cela, pour rester poli.
A la manœuvre, on note particulièrement Madame Anne-Marie Cocula, historienne, professeur d’université émérite, auteur de nombreux travaux sur l’Aquitaine médiévale et du temps de la Renaissance.
Premier acte (du moins le premier que j’ai repéré) : un interview le mois dernier à TV 7, la chaine TV de Gironde (chaine assez intéressante, que je conseille de regarder) lors d’une émission précédent de quelques jours un colloque (Sciences Po-Sud Ouest) centré sur le contenu historique et culturel de la Nouvelle Aquitaine, tenu au château de La Rochefoucauld, lieu emblématique et prestigieux, le 29 mars dernier. A la faveur de cette interview, A-M.Cocula résumait des éléments identificateurs de la personnalité néo-aquitanienne. Il faut dire qu’elle avait présidé la commission chargée, il y a trois ans, de trouver un nom à la nouvelle région ; le résultat avait du reste limité les dégâts qu’on pouvait craindre dans une époque sans mémoire, tout comme le blason/logo ensuite adopté se montrait de bien meilleure facture que le misérable logo façon « office du tourisme » de l’ancienne région.
Mais le seul vrai dégât était bien la Nouvelle Aquitaine elle-même dont la campagne en question s’efforce de gommer toute l’artificialité.
Tout d’abord en rappelant - et Mme Cocula est bien placée pour cela - que ses contours rappellent étrangement ceux de l’Aquitaine des Plantagenêt née en 1159 au moment du mariage d’Aliénor avec Henri II d’Angleterre. Sauf à oublier que ce contour dura seulement une petite centaine d’années (espérons que la NA durera moins que cela, tout de même !) à la faveur des reconquêtes françaises des armées du roi Saint-Louis en Poitou et Limousin. Et que de toutes manières, comme c’était alors de règle, elle était déterminée plus par des héritages dynastiques que par une communauté d’intérêts ou d’identité des peuples concernés.
Mais à vouloir trop prouver il est bien connu qu’on ne prouve rien ou si peu : Mme Cocula, qui n’a pas oublié qu’un bon historien doit être aussi géographe, a voulu montrer pendant l’interview de TV 7 le caractère endogène et unificateur des grands bassins fluviaux de la région. En citant les bassins de la Garonne et de l’Adour, pas trop de problème en effet sauf à laisser de côté le fait que le basssin garonnais innerve tout autant Midi Pyrénées que l’ancienne Aquitaine mais en citant la Vienne qui arrose bien tous les départements limousins en plus d’une partie du Poitou elle s’est aperçue juste à temps qu’elle était un affluent de la Loire, fleuve assez peu néo-aquitain. Un détail certes mais comme les arguments en faveur de la thèse néo-aquitaine sont faibles, tant du côté de la géographie que de l’histoire, il vaudrait mieux qu’ils soient vraiment valables.
Enfin lors du colloque de La Rochefoucauld dont j’ai cherché en vain jusqu’à aujourd’hui une recension fiable, il semblerait, à en croire les quotidiens des jours suivants, que Mme Cocula avait cru trouver l’élément historique unificateur dans le fait que tous les territoires néo-aquitains ou à peu près avaient été pendant l’occupation allemande au XXe siècle des terres de Résistance. Certes pour pas mal d’entre elles mais de quelles autres régions ne pourrait-on pas le dire ? Rhône Alpes, de ce point de vue là pourrait bien remporter la palme, me semble-t-il.

Avant-hier encore le MAG (supplément hebdomadaire de Sud Ouest) branchait son projecteur sur un nouveau projet transmédia mettant en scène Aliénor d’Aquitaine (encore !) et « permettant de redécouvrir « l’histoire de cette reine qui a tant marqué la région ». Ce projet,appelé Les Voies d’Alienor, est monté par le laboratoire de recherche Médiations, de l’Université Bordeaux-Montaigne. Il a donc un parrainage public supposé garant d’un certain sérieux voire d’une réelle objectivité scientifique et a priori son objectif est louable.
Ce qui n’empêche pas une des deux responsables du projet, Mélanie Bourdaa, d’ajouter : « Nous engageons aussi une réflexion sur ce qu’est la Nouvelle Aquitaine, à quoi elle correspond, elle qui est tout sauf une création sortie de nulle part mais qui s’inscrit au contraire dans une histoire séculaire ».
Voila qui laisse pantois : pas sortie de nulle part, certes, mais bien d’arbitrages politiciens et administratifs un beau soir dans le bureau du président Hollande ; mais « inscrit dans une histoire séculaire » sent bien l’a priori voire une certaine propagande.

Tout cela ne parait pas bien consistant finalement.
Mais l’administration néo-aquitaine n’a-t-elle pas à sa disposition le plus solide argument du monde à savoir la capacité de dépenser des sommes considérables pour inonder les panneaux routiers et autres de mentions de la Nouvelle Aquitaine en question et de susciter tous les colloques et projets transmédia servant son appetit de légitimité.
L’inertie des populations concernées aidant, cela « devrait le faire » comme disent les jeunes !



Grans de sau

  • L’Aquitaine d’Aliénor - ou "entre Loire et Garonne" ou "Bordeaux-Limousin-Poitou" (notez que je n’écris pas "Gascogne-Limousin-Poitou" !) peut apporter de l’eau au moulin de cette "Nouvelle-Aquitaine", et je comprends que c’est pain béni pour Mme Cocula, qui n’aurait pas besoin d’aller chercher des justifications douteuses dans les bassins fluviaux ou l’histoire de la Résistance.

    Je suis justement en train de lire l"Histoire de Bordeaux" de Camille Jullian.
    Je ressens que Camille Jullian a envie de situer Bordeaux dans cette Aquitaine d’Aliénor, davantage que de la rattacher à la Gascogne :

    « C’est décidément aux pays français du Centre et du Nord, et non pas au Midi espagnol ou gascon, que Bordeaux dut les premiers éléments d’une nouvelle civilisation ; du Limousin lui était venue la légende de Saint Martial ; de la France, l’épopée de Charlemagne ; l’Aquitaine ou l’Anjou lui avaient fourni le style de sa cathédrale ; Poitiers lui avait donné les plus intelligents de ses chefs. »

    Avec cependant une contradiction, une difficulté à articuler la différence gasconne et la différence aquitaine par rapport à la France :

    « Si l’union politique de Bordeaux avec la grande île [la Grande Bretagne] ne s’était point faite par le mariage d’Aliénor, d’une manière ou d’une autre le XIIIe siècle aurait vu leur intimité commerciale. - En tout cas, quand bien même Aliénor n’eût point divorcé, je doute que l’Aquitaine se fût paisiblement ou rapidement assimilée à la France.
    Cette assimilation aurait demandé des siècles de travail, et peut-être plus d’une guerre. Depuis la chute de l’Empire, l’Aquitaine vivait en dehors de la France, et Charlemagne lui avait reconnu le droit d’avoir sa vie à part. Elle avait ses traditions particulières, ses saints, ses martyrs, ses villes religieuses. Elle avait ses moeurs, sa langue, ses légendes, et déjà ses poètes. Au XIe siècle, la France s’arrêtait encore à la Dordogne. Gascons et français avaient les uns pour les autres une haine héréditaire. »

    La contradiction, c’est que la frontière, sur la Dordogne, entre la France et la Gascogne, coupe précisément le Bordelais de cette Aquitaine d’Aliénor dont Camille Jullian défend la spécificité, et donc l’unité.
    Et il n’explique guère d’où est venue cette frontière quasi-nationale (« Pour un homme du Nord, même des bords de la Loire, la Gascogne était un pays étranger et ennemi. La Dordogne formait une frontière redoutable à dépasser. »), qui est la frontière extrême de la Gascogne, et qui place le Bordelais en Gascogne.
    Sans doute la frontière linguistique que nos chercheurs de fin 19e siècle ont pu encore observer...

    Avant, il a bien relaté l’épisode du Duché de Gascogne qui englobait Bordeaux, mais seulement par le cumul personnel des titres de duc de Gascogne et comte de Bordeaux :
    « C’était deux seigneuries qui n’avaient de commun que la personne de leur chef. - Bordeaux avait une fois de plus le sort des cités frontières, Patrimoine historique d’un Etat, il obéissait au souverain de l’Etat limitrophe. »
    Camille Jullian veut dire par là que Bordeaux restait aquitaine (au sens d’Aliénor) par l’histoire et obéissait (par accident ?) au duc de Gascogne.

    Le "nouveau roman régional néo-aquitanien", qui se délecte de l’Aquitaine d’Aliénor, n’est pas compatible avec cette vision de Bordeaux comme ville frontière entre France et Gascogne ni avec le tracé de la frontière gasconne le long de la Dordogne.
    C’est à nous de creuser cet aspect des choses, peut-être pas pour faire un roman gascon, mais au nom de la vérité historique !

  • Comme tu l’as bien perçu, Tederic, une ligne de partage existe depuis très longtemps dans la manière de concevoir Bordeaux et le Bordelais entre sa "dimension aquitaine" (réelle mais dont certains ont la tentation de la prolonger dans une dérive septentrionale sans fin) et sa dimension gasconne, quasiment du côté de Toulouse, ville rivale ...
    En fait le Bordelais relève des deux. Historiquement plutôt aquitain avant 950, il est entré, légitimement par héritage des comtes de Bordeaux, dans le giron des ducs de Gascogne avec Guilhem I Sanche, puis ses deux fils Bernard Guilhem et Sanche V Guilhem et enfin Eudes d’Aquitaine, fils et héritier de Guilhem V d’Aquitaine mais aussi petit-fils de Guilhem Sanche par sa mère Brisque. Ces 89 ans sont régulièrement occultés à Bordeaux qui ne biche que pour les Guillaumes d’Aquitaine, ancêtres d’Aliénor.
    C’est le cas par exemple de la salle du splendide Musée d’Aquitaine consacré à ces rivages de l’an Mille. La plaque de guidage y parle de Guilaume V jamais des princes gascons qui gouvernaient le Bordelais à cette époque.
    Il serait bon que le Musée reçoive quelques lettres en ce sens (S’il lit ces lignes, Guilhem Pépin aurait toute l’autorité nécessaire pour les amener à élargir leur signalétique historique).
    Linguistiquement, ces 89 ans ont-ils joué un rôle dans la gasconisation d’un parler d’oc antérieur éventuellement moins individualisé ? L’énigme serait intéressante à creuser.

    • D’abord, à relire Camille Jullian dans son "Histoire de Bordeaux", il me semble que, quand il parle de frontière à la Dordogne vers l’an 1000 - une frontière ethnique - il parle d’une frontière français/roman, en confondant roman et gascon :
      « Un français d’alors pouvait regarder Bordeaux comme la première ville étrangère que l’on rencontrât sur la route d’Espagne. C’était là que commençait le domaine des chefs pyrénéens. On y entendait parler pour la première fois la langue romane : à Blaye finissait le français. »

      Je pense quand même que cette frontière était d’autant plus forte que le roman était gascon : il n’y avait pas de transition douce entre français et roman par une gradation de parlers limousins (ce qui contredit l’hypothèse d’une appartenance limousine des pays maintenant gabayes au nord de Libourne).
      Mais les travaux de Camille Jullian ne nous en apprendront guère là-dessus.
      Il avoue d’ailleurs son impuissance à expliquer la gasconisation de Bordeaux à cette époque :
      « Comment se sont créées cette souveraineté de la Gascogne et cette indépendance de Bordeaux, qui forment un des trois ou quatre grands faits de notre histoire locale ? Les chroniqueurs n’indiquent aucune date ; peut-être même n’auraient-ils pu le faire. Le changement s’est opéré sans guerre, sans révolution, sans contrat écrit. »
      Il y a bien un mystère !

      Mon opinion :
      89 ans "dans le giron des ducs de Gascogne" ne peuvent pas avoir suffi à déplacer une frontière ethnique, ni une frontière oc/oïl ni une frontière oc limousin / oc gascon, à une époque de ruralité et d’oralité extrême, s’il n’y a pas eu de mouvements de population.
      Donc la gasconité du Bordelais viendrait d’avant, et le siècle du Duché de Gascogne n’aurait apporté que la touche finale ?
      Mais les cartes que nous avons des peuples aquitains et de la Novempopulanie ne placent pas le Bordelais dans le domaine pré-gascon (le Bazadais, oui, et jusqu’à la Dordogne !). Selon elles, le Bordelais était celtique (les Bituriges-Vivisques...).

      Je pense donc que la gasconité du Bordelais (Médoc compris) résulte d’une histoire millénaire (du 1er millénaire de notre ère, et des millénaires précédents) que nous ignorons.
      Il y a peut être eu l’addition d’une série de facteurs : l’implantation des celtes peut avoir été plus superficielle qu’on le croit ; les transhumances pyrénéennes ont pu jouer un rôle ; des implantations vasconnes ? des alliances matrimoniales toujours orientées vers le sud (mais pourquoi ?)...

  • Les textes antiques sont assez clairs selon moi : ils parlent des Bituriges, peuplade celtique originaire du Berry actuel, comme d’étrangers en terre aquitaine, probablement déplacé en les lieux par Rome dans le cadre des grandes migrations gauloises, et d’étrangers qui par ailleurs payent un tribut aux Aquitains.

    D’ailleurs, la constance avec laquelle le territoire biturige est délimité par les toponymes du type "equa randa" montre bien que l’on a là un phénomène administratif, d’une relative modernité, probablement contemporaine de Rome. En tout cas, les Celtes de Bordeaux ont furieusement bien délimité leur territoire.


    Le celte "equa randa" et ses dérivés en Gironde

    Ce que l’on constate en Bordelais, c’est une présence tout à fait intense de toponymes en -os/osse, aussi bien en Médoc qu’en basse vallée de la Dordogne, or il est assez admis que cette couche toponymique est ancienne. J’ajoute que l’évêché de Bordeaux médiéval s’étendait fort loin en des terres dont l’aquitanité ancienne, devenue gasconnité, pose peu de doutes : le Born, le Buch.

    On sait peu de choses de l’organisation interne de la Gaule avant et pendant Rome. On ne peut que supputer, en prenant en compte la présence indéniable d’une élite celte, en fait carrément d’une peuplade entière, installée autour de l’emporium de Burdigala.

    Mais au-delà de ça, que savons-nous de la réalité du terrain ? L’étude précise de l’archéologie fournirait des réponses nettes. Idem la génétique, au vu des immenses progrès actuels. En l’état, nous ne savons donc pas grand chose, et sommes prisonniers des interprétations des historiens du XIXème siècle.

    Pour ma part, il me semble que la question celte et indo-européenne est d’une immense complexité. L’on voit bien par exemple que les habitants de la Lugdunum antique des Convènes, au cœur du territoire pyrénéen aquitain, maîtrisaient le celte, au moins pour donner un prénom à leurs enfants (ainsi qu’à leur capitale), en concurrence avec des appellations aquitaniques, d’autant plus fréquentes que les lieux sont reculés. Apport cosmopolite urbain à Lugdunum ? Ou mode culturelle ?

    Pareillement, pour un cas encore plus symptomatique, regardons le Pays Basque espagnol actuel dans l’Antiquité : aucune trace de toponymie pré-indo-européenne, à peine quelques indications épigraphiques, tous les indices de pré-indo-européanité sont concentrés en Navarre actuelle et dans le Haut-Aragon, tandis qu’en Alava ou Biscaye, tout a une apparence indo-européenne. Et pourtant, les études génétiques ont démontré la continuité du peuplement ethnique basque depuis au moins l’âge du Bronze, époque où le fait basque se stabilise.

    De même, la toponymie ancienne cantabre est clairement indo-européenne, et pourtant, le roman local, parent du castillan, bien que différent, connaît des mutations aussi nettes que f > h (phénomène qui s’évanouit à la frontière des Asturies, qui relèvent plutôt du domaine luso-léonais) ou r- initial > arr-. Quant à la génétique, elle a montré que les Cantabres étaient proches des Basques, bien que dans une variabilité quelque peu différente.

    Iberian genetic clusters

    Qu’est-ce que cela veut dire ? Tout simplement que la réalité officielle antique a été calquée sur les connaissances des Romains et des Grecs, qui eux-mêmes tenaient vraisemblablement lesdites connaissances des populations celtophones. Les imbrications ethno-culturelles devaient être complexes, et il est foncièrement possible que sur un même territoire, différentes communautés coexistaient, avant que le travail des siècles ne les fassent fusionner.

    Pour ma part, pour revenir au cas de la gasconnité du Bordelais, je n’ai pas de doute que le gascon y est naturellement présent, par action substratique d’une ancienne langue aquitanique, nonobstant un superstrat celte très important mais probablement cantonné à quelques villes dont Burdigala, ne serait-ce que parce qu’il existe une unité nette géographique landaise entre les pays de la lande de Bazas et de Dax, et ceux de Bordeaux, ainsi que du fait que le Bazadais antique montre bien qu’il s’étendait jusqu’à la Dordogne, tendant à faire la preuve de l’importance pour les Aquitains de ce qui est aujourd’hui l’Entre-deux-Mers.

    Ce qui est certain, c’est qu’une étude génétique d’ampleur, ainsi qu’on les pratique chez tous nos voisins européens, qui comprendrait des échantillons d’ADN ancien sur des squelettes et autres tombes, en comparaison avec des échantillons de populations modernes pour comparaison, permettrait très aisément d’avancer sur ces questions : quid du peuplement ancien du Bordelais ? Quid d’éventuelles migrations pyrénéennes en Bordelais au Moyen-Âge ? Quid de l’oïlisation de l’espace Poitou-Charentes : migrations massives ou bien oïlisation de contact de proche en proche ? De manière générale, qui sont les Gascons, quelle relation entretiennent-ils avec les Basques ?

    La seule étude ressemblant un peu à tout ce qui serait nécessaire pour le Bordelais est celle-ci : elle est désormais ancienne, et ne comporte aucune indication sur la génétique autosomale de ces restes humains.

    Tests d’ADN ancien sur les restes humains d’une nécropole mérovingienne de Gironde




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