Graphies : Science ou foi ? lafitte.yan [Forum Yahoo GVasconha-doman 2008-06-14 n° 8874]

- Jean Lafitte

Bonjour à tous,

Ruminant cette question de graphie classique et graphie moderne, j'avais
l'intention de compléter mon message « La lettre et l'esprit » ; mais la
réponse de Daniel Séré d'hier jeudi 12 m'a devancé, de telle sorte que ce
message sera limité à ma réponse au sien :

D'abord, je suis très globalement d'accord avec ce qu'il dit.
Je le suis malheureusement sur son constat : « il faudrait qu'on m'explique
que des élèves, au bout d'X années d'apprentissage d'une langue soient tout
juste capables d'ânonner péniblement une courte et simple phrase, quand ils
y parviennent. Pas tous, mais beaucoup. »
Ce qui montre au passage combien peut être illusoire l'idée que l'école
pourra faire revivre des langues régionales que les locuteurs n'ont plus
transmises dans les familles depuis plus de 50 ans. Je verrais plutôt cet
enseignement comme une initiation aux auteurs des XIXe et XXe s. qui
possédaient bien la langue et son esprit ; c'est du rural qu'on déclare bien
souvent dépassé, mais il y a aussi beaucoup de traits humains qui sont de
toujours. Comme on initie à la musique en écoutant du Bach.

Daniel compare ensuite la rupture entre l'école et les locuteurs de gascon
(entre autres langues d'oc) à celle opérée « par les "hussards noirs de la
République" pour franciser leurs ouailles » et ironise ensuite sur l'écart
entre écrit et oral de la langue française, pour renchérir encore avec celui
de la langue anglaise.
J'ai peur que notre ami, qui sait si bien réfléchir par lui-même, s'en
tienne là au catéchisme occitaniste habituel. Comme beaucoup de ceux qui se
sont penchés sur nos langues depuis 150 ans, il semble faire l'impasse sur
l'aspect sociolinguistique des choses. Comme s'il suffisait de faire des
lois, de composer des grammaires et de former des enseignants pour orienter
la langue d'un peuple.
Dans le cas du français, il y a depuis bientôt 400 ans un consensus des
"élites" sur une orthographe élitiste, et ces élites, après avoir philosophé
pendant tout le "Siècle des Lumières" et fait la Révolution, ont mis dans la
tête des gens qui avaient du poids dans l'opinion l'idée qu'il fallait à
tout prix répandre la langue française comme moyen de progrès et comme
lumière contre l'obscurantisme.
Dans le cas de l'anglais, les Américains ont fait quelques pas dans le sens
d'une graphie plus phonétique, mais un peuple qui a ses Lords et ses
magistrats en perruque ne doit pas être prêt à abandonner sa graphie
médiévale. Peu importe d'ailleurs, leur langue a un tel poids sur la planète
que ceux qui veulent sortir de leur trou doivent la prendre (l'apprendre)
comme elle est.
On voit la distance qui sépare la situation sociale de ces langues par
rapport aux nôtres : ce qui peut passer pour les premières est une erreur
pratique gravissime pour les secondes. Ce que je reproche aux pionniers de
l'occitanisme, c'est d'avoir agi par idéologie, sans se rendre compte qu'ils
n'auraient jamais les moyens de réussir sur la voie qu'ils avaient choisie :
la dignité d'une langue n'est pas d'avoir une graphie bien à elle mais
d'être utilisée à l'écrit et à l'oral par le peuple qui l'a portée. On est
loin du compte !
Comparer nos langues d'oc de France au français ou à l'anglais, et même au
catalan, me rappelle l'histoire racontée l'autre jour aux « Grosses
têtes » : un général suisse est devant ses troupes alignées ; « Garde à
vous ! Demain matin, nous envahissons la Russie ! Pas de question ? ». Un
temps de silence, puis une main se lève : « Et l'après-midi, on fait
quoi ? ».

Faute d'avoir considéré cet aspect social et pratique, Daniel estime la
graphie classique et la moderne également valables et également entachées de
défauts. Et de voir « dans la problématique graphie classique vs graphie
moderne » une « guerre de chapelle », une « guerre de religion qui oppose
occitanistes et langues-d'ocistes » car « Toutes les croyances sont
respectables dans la mesure où elles ne débordent pas la raison qui se doit
de les tenir en laisse ».
Je vois là une contradiction : à moins que je ne me trompe gravement, les
croyances n'ont rien à voir avec la raison. Celle-ci repose sur
l'observation de faits et sur leur interprétation selon ce qu'on appelle le
sens commun. Les croyances sont au contraire l'adhésion à des dogmes
indémontrables par les faits et la raison. Or placer les questions de
graphie dans le domaine des croyances, c'est non seulement inadéquat, mais
encore opposé à toute entente possible : on "convertit" quelqu'un à une
autre foi en lui faisant abandonner la première, on ne le convainc pas par
un raisonnement appuyé sur des faits. La conversion est du domaine de la
"grâce", pas du discours scientifique.

Daniel conclut par ce voeu : « Ce que je souhaite seulement c'est que
Félibres, Occitanistes, Langues-d'ocistes et autres -istes ne se fassent
plus une guéguerre dont les enjeux passent à des milliers de kilomètres
au-dessus de la tête du plus grand nombre. »
Sur la guéguerre, je suis bien d'accord ; mais cela suppose que les uns et
les autres abandonnent le terrain de la croyance (Saint Mistral, Saint
Palay, Saint Alibert, l'Occitanie à construire etc.) pour celui de la
science, linguistique et sociolinguistique. Mais ce n'est pas demain la
veille à ce que j'en sais.
Moi-même, je m'en suis toujours tenu au discours scientifique, et c'est pour
avoir cru à ce que Per noste (M. Grosclaude surtout) me présentait comme tel
que j'ai adhéré à la graphie classique dès 1982. Mais c'est par l'étude
objective à laquelle m'invitait apparemment le nom d'« Institut d'études
occitanes » que j'ai commencé par voir dans le gascon une langue différente
de l'« occitan », selon les paroles mêmes de P. Bec approuvées par l'A.G. de
l'I.E.O. de 1972, puis par vouloir retoucher une graphie classique mal
adaptée à la phonologie, voire à l'histoire du gascon.
Cette dernière entreprise m'a amené à m'inscrire en thèse en octobre 2002,
avec pour seule intention de faire critiquer et valider par des
universitaires mes propositions d'amélioration de la graphie classique du
gascon. Or c'est en cours de travaux sur la thèse, à la fois sur l'histoire
de la graphie gasconne et sur la situation sociolinguistique de la langue,
que je me suis aperçu, à l'été 2003, que je faisais fausse route dans le
système classique, mal fondé historiquement et anti-pédagogique, que je me
suis réorienté vers la graphie moderne. Et non pour plaire à qui que ce
soit.
Mais sans abandonner mon esprit critique ; j'ai relevé ses défauts, dus
surtout au fait que ceux qui l'avaient mise au point pour le gascon vers
1900 étaient dans un monde où l'oralité de la langue était partout, et j'ai
proposé des améliorations ; et aussi la prise en compte de certains choix
"classiques" qui favorisent à mes yeux l'usage intelligent de la graphie au
XXIe s.
J'en ai tiré un beau titre de Docteur avec la mention très honorable et les
félicitations du jury, mais aucun des deux camps ne s'y est intéressé, parce
que je suis un mécréant qui rejette dans ce domaine toutes les croyances et
les catéchismes et pire encore, secoue les idées reçues et les habitudes
prises, en bref la paresse intellectuelle.
Peu importe pour moi, l'Histoire avec un grand H jugera ; mais comme personne
ne m'a encore convaincu d'erreurs ou d'actes de foi irraisonnés, je persiste
à croire qu'il se trouvera bien un jour ou l'autre des gens avisés qui
reprennent mes travaux.
Si du moins la langue gasconne n'est pas morte et enterrée par tous les
tenants de croyances opposées. Car contrairement à ce que laisse entendre la
dernière phrase de Daniel, l'enjeu est la transmission fidèle et plus facile
de la langue reçue des aïeux. Cela passe certes bien au-dessus des
préoccupations de la masse de nos contemporains, mais çà, is another story.
Siam sàvis !

J.L.

Vos commentaires

  • Le 14 juin 2008 à 20:02, par daniel sere Re : Graphies : Science ou foi ?

    Bonjour,

    Au moins avec Jean Lafitte on ne risque pas de s'enliser dans la paresse
    intellectuelle !
    Je dois avouer que je suis entré de bon coeur avec mes gros godillots
    sur un terrain truffé de mines. J'ai eu du pot d'en revenir avec peu
    d'égratignures :-)
    Bon, à l'avenir j'essaierai d'être plus prudent. En attendant, et ce
    n'est pas Jean qui me désavouera, je vais essayer de me tenir, autant
    que faire se peut , à l'écart de la gas-connerie autant que de
    l'occit-ânerie.

    Amistats,

    D. Séré

    Répondre à ce message


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