L’Arrêt… un hydronyme défiguré. L’hydronyme d’un petit territoire.

- VERDIER Gilles

Dans les coteaux de Bigorre, entre Bagnères de Bigorre et Tournay, deux cours d’eau voisins portent le même hydronyme IGN : « Arrêt ». Ils sont différenciés par un complément cardinal gascon : darré (du couchant) et devant (du levant).
• L’Arrêt darré : ce premier cours d’eau prend sa source dans une combe (era Gotaulèra 600 m)) à la limite de Bagnères de Bigorre et d’Hauban et se jette dans l’Arros à Goudon (quartier Pédarret 225 m) après un cours de 25 km.
• L’Arrêt devant (L’Arrêt pour l’IGN) : ce deuxième cours d’eau prend sa source à Mérilheu (quartier Era Lana 580 m d’altitude) et se jette dans l’Arros à Tournay (quartier Pédarré 248 m).

Panneau indicatif « L’Arrêt » au gué de Hitte.

Un hameau porte aussi ce nom :
• L’Arrêt (hameau) : hameau avec église de Bernac-Dessus, en surplomb de l’Arrêt darré.
Dans le même secteur géographique, deux cours d’eau plus petits portent ce nom avec un suffixe diminutif [ou] :
• L’Arrédou : né au quartier « Cap Arriou » à Cieutat, ce cours d’eau coule parallèlement à l’Arrêt (devant) et se jette directement dans l’Arros à la limite d’Ozon et de Tournay.
• L’Arrézous (ruisseau de) :né au quartier du Bédat à Ordizan, il entre dans une combe du bois communal d’Antist, puis se jette dans l’Arrêt darré.
On peut penser que dans ce petit territoire, ce nom a été un hydronyme généraliste servant à désigner un cours d’eau, comme dans d’autres régions pyrénéennes il y eu les « gaves », « adours », « nestes », « ousse »…

PRONONCIATION.
L’Arrêt.
Ces deux cours d’eau coulent dans un secteur où la langue commune jusqu’à ces dernières années était le gascon. L’hydronyme doit donc être étudié à partir de la prononciation gasconne.
La prononciation gasconne est : [ét ‘arré]. Dans une conversation en gascon, le locuteur met toujours l’accent tonique sur le [a] initial suivi d’un [r] légèrement vibré avec un [é] final faible. Il faut noter l’absence d’un son [t] final pour les locuteurs gascons du secteur. L’article gascon « eth » est souvent omis : « Dans l’Arrêt » = « En Arre ».
Que pesqui en Arre (ké ‘péchki én’arré] = je pêche dans l’Arrêt.
La prononciation française. Si les anciennes générations emploient encore la prononciation gasconne [‘arré], même en français, les jeunes la perdent et ont adopté la prononciation française l’accentuation française (sur le Ê) et la prononciation du T final de l’orthographe IGN : [a’rét].

L’Arrédou / L’Arrézous.
En gascon, la prononciation de ces deux hydronymes varient selon les secteurs : [ét arré’dou] ou [ét arré’zou]. L’accentuation est toujours sur le suffixe diminutif -OU, comme le veut la phonétique gasconne.
Pourquoi l’alternance [z] / [d] ? Dans la région des coteaux, le gascon présente, dans certaines zones, la particularité d’une évolution de la prononciation du [z] intervocalique en [d] : ausèth/audèth, maison/maidon… Cette particularité du [d] remplaçant le [z] n’est jamais transcrite dans les terriers du XVIIIème siècle. On a donc dans le terrier du XVIIIème de Poumarous « …au bas de Larrezou… » et dans le terrier d’Antist « …parsan de larezou ». L’IGN a choisi de différencier l’hydronyme.

ECRITURES DE L’HYDRONYME AU COURS DES SIÈCLES.
Pour transcrire ce toponyme [‘arre], les documents écrits passe de « Larre » (graphie de documents du XIV au XVIII) puis Larré (XVII), Larret (XVIII), Arret (XVIII), L’arret (XIX) et enfin L’Arrêt (1950).
L’agglutination de l’article est constante jusqu’à la carte d’Etat-major de 1860.
Le T final ne devient majoritaire dans les écritures qu’au XIX.
La très ancienne graphie « Larre » est la seule à respecter l’accentuation gasconne.
L’orthographe catastrophique actuelle : « Arrêt » calque l’orthographe du mot français « un arrêt » !!! Cette erreur graphique n’apparait qu’au XXème siècle dans la carte IGN de 1950, sauf pour le hameau qui reste « Larret ». En 2026, l’erreur est généralisée. Cette faute graphique aboutit à une confusion et à une généralisation de la perte de l’accentuation gasconne.

Terrier de Vielle Adour 1774

ETYMOLOGIE. : Les hypothèses.
1. Albert Dauzat, Gaston Deslandes, Charles Rostaing. Dictionnaire étymologique des noms de rivières…1978. Ce dictionnaire ignore notre Arrêt. Mais on trouve : « …Arre. Ruisseau affluent de l’Hérault. Type obscur (forme redoublée de Ar- ?) Affluent l’Arrigas  ».
2. Jean Maillet. Dictionnaire étymologique des hydronymes…2022. On trouve également : « …Arre (L’). …Le nom de l’Arre provient à l’évidence de l’hydronyme vieil-européen *a(a)r, « cours d’eau » riche d’une nombreuse progéniture : l’Aar (Suisse)… Un cours d’eau homonyme coule dans les Hautes-Pyrénées : l’Arre (sic) Devant ».
3. Robert Aymard. Hydronymie pyrénéenne 2002. – « …Hydronymes préromans mixtes : les *AR-. Les noms en *Ar- sont légions….Le radical déduit de nombreux référents. Il aurait été familier à un peuple occupant le couloir Rhin-Saône-Rhône, parvenu plus tard aux Pyrénées (Dauzat)  ».
4. Bénédicte Boyrie-Fénié et Jean-Jacques Fénié. Toponymie gasconne. 2026. « … Deux sous-affluents (sic) de l’Arros, l’Arrêt Devant (arrec devant, « ruisseau orienté à l’est ») et l’Arrêt Darré (arrec darrèr, « ruisseau de l’ouest »). »
On a donc deux hypothèses :
L’hypothèse 4  : arrec. Le gascon « arrec/arrèc [a’rrék] » désigne le sillon, le thalweg, le ruisseau. On a en languedocien et catalan « rec » avec la même signification. Le basque a « erreka ». Joan Coromines donne à cet hydronyme une base commune ibero-basque *rek(u).
Trois problèmes cependant :
• L’ « arrec » gascon est le « rec » languedocien et catalan avec le A prosthétique de la phonétique gasconne. Tous les hydronymes de cette origine sont accentués sur la racine *rek [‘rek], [a’rrek] contrairement à notre [‘arré] qui est accentué sur le [a]..
• Le diminutif d’ « arrec » existe et est très courant en val d’Arros : c’est « l’arregon [arré’gou] » qui signifie « le sillon cultivé » (un arregon de cebas). Or notre hydronyme forme son diminutif avec [zou] : eth Arresou. La racine semble donc différente.
• Le choix d’écrire en gascon « Arrec darrèr » et « Arrec devant » comme proposé (hypothèse 4) amènerait à deux nouvelles erreurs de prononciation : un [k] final prononcé qui n’existe pas dans la prononciation locale et une accentuation fausse sur le [rrék].

L’hypothèse 1, 2 & 3 : la racine *ar « cours d’eau ». Cette très ancienne racine hydronymique connue dans le couloir Rhin-Saône-Rhône est également une racine aquitano-pyrénéenne présente dans les deux versants du massif (Ara, Aran, Aragon, Arize, Arac, Arget,)…
Problème :
• L’écriture très constante de notre hydronyme avec un R double alors que les hydronymes venant de cette racine ont majoritairement un R simple. Cette indication graphique peut signifier que malgré l’accentuation sur le A, le R est bien marqué. Mais ne s’agit-il pas plutôt d’une assimilation graphique mettant sur le même plan « Larré » et « Darré » ; on trouve en 1481 ( archives de Sinzos) l’hydronyme « Riu de Darré ».
Concernant le toponyme ariégeois Arrien-en-Bethmale, Patrici Poujade (Dict. top. de l’Ariège 2021) écrit :… Pour ce qui est du radical ARR-, P. Bec verrait dans Arrien la racine aquitano-pyrénéenne ar- qui a donné beaucoup de nom de rivières. On peut, en l’absence d’autres éléments, retenir cette hypothèse.

Conclusion : l’hypothèse d’un hydronyme provenant de la racine *ar peut être mise en avant mais sans certitude.

LES PROPOSITIONS ORTHOGRAPHIQUES POUR L’IGN.
Arrêt (cours d’eau et hameau).
Orthographe de l’hydronyme en gascon.
Il faut à la fois respecter l’accentuation et respecter l’absence de T final dans la prononciation [‘arré]. Propositions : Eth Arre darrèr – Eth Arre davant. -Eth Arre.
Orthographe de l’hydronyme en français.
Depuis plusieurs siècles, l’adjonction dans l’écriture française d’un T final a induit sa prononciation dans l’hydronyme en français. Il est donc impossible de l’enlever. Par contre, l’accent circonflexe parasite doit être supprimé.
Propositions : L’Arret darré - L’Arret devant – L’Arret..

L’Arrézous.
Orthographe de l’hydronyme en gascon.
Il faut supprimer le s final parasite.
Proposition : Eth Arreson.
(selon la prononciation d’Ordizan et d’Antist).
Orthographe de l’hydronyme en français.
Proposition : L’Arresou.

L’Arrédou.
Orthographe de l’hydronyme en gascon.
Proposition : Eth Arredon.
(selon la prononciation de Poumarous).
Orthographe de l’hydronyme en français.
Proposition : L’Arredou.

Eth Arre. Article complet.

Vos commentaires

  • Le 29 octobre à 01:22, par CAZABAN L’Arrêt… un hydronyme défiguré.

    Adiu Gilles,
    Tostemps autant interessantas las tuas contribucions. Aqueste còp, que’m hès dobtar un drinòt.
    Que’m bremba un par de locutors qui disèvan « Arre » e « Àrret » dab un accentuation clarament paroxitonica. La « t » finau qu’ei benlèu ua influéncia de la grafia francesa mascanhada (totun ne’n sèi pas segur).
    E logicament, un d’aqueths que disèvan « pè d’Àrre(t) » - lo lòc-dit de Godor, au horcarriu Arròs-àrre(t). No’m sovengui pas si ac disèva dab la "t" finau.
    A perpaus d’aquesta "t" finau, que poiré aver ua origina etimologica justificada atau tà horgar logicament lo diminutiu : Àrret-Arredon. « Arreson » que sembla meslèu ua ipercorrection deu tipe hidar-hisar o véder-véser.
    Un exemple de la medisha traca : Estèus prononciat a nosta [Estèu] e lo diminutiu Esteusson (un varat entremei Mingòt e Rabastens).
    A banlèu.

    Répondre à ce message

  • Le 29 octobre à 18:13, par Verdier L’Arrêt… un hydronyme défiguré.

    Merci plan per la tua lectura...Que’m hè gòi.
    Lo mie estudi qu’a ua finalitat : cambiar la maishanta grafia "Arrêt". Tà d’aquò, que cau presentar un dossièr a l’IGN dab lo sosteng deu departament (Comitat de la lenga) e, lhèu, de las comunautats de comunas… E que cau sàber que la toponimia n’interessa pas brica lo monde deus elegits … Alavetz, que sei drin coma lo Don Quichòta…
    La prononciacion : Coma at hèi a l’acostumat, qu’èi demandat aus nostes darrèrs locutors de las còstas (Uelhons , Hita, Luc) la prononciacion gascona de l’idronima : l’arresponsa qu’estó tostemps « Arre » sense nat [t] finau. Per contra, tots los joens que prononcian adara a la francesa [a’rret].
    A Godon, lo toponime IGN 2026 de l’horcarriu Arròs/Arre qu’èi plan « Pédarre » sense [t] et sense accentuacion finau. Mes dens lo cadastre napoleonian lo quartièr qu’ei « Pedarrét »….Donc que sei coma tu, aqueth [t] finau que pòt aparéisher o disparir segon los locutors deus darrèrs sègles. La grafia oficiau qu’en ei ça’m par l’encausa.
    Mes que pensi totun que lo [t] n’èra pas brica dens lo toponime originau. Un « Árret » que balheré coma fòrma diminutiva simplament « Arreton » e non pas « Arreson/Arredon ».
    Donc, en seguir los locutors de las còstas, la mia causida de grafia gascona qu’ei « Arre »

    Répondre à ce message

  • Le 31 octobre à 13:30, par Tederic MERGER L’Arrêt… un hydronyme défiguré.

    C’est bien notre rôle d’enlever le masque français de toponymes (ici un hydronyme) de Gascogne.
    J’ai voulu avoir l’éclairage de Google sur « l’explication du nom de la rivière l’Arret », pour me rendre compte de l’étendue des dégâts.
    Or, Google répond maintenant par un "aperçu IA", qui restitue des contenus de Wikipédia, et surtout de... Gasconha.com !
    Il est remarquable que, le 31 octobre 2026, le robot IA de Google a déjà ingurgité l’article ci-dessus (auquel il renvoie 5 ou 6 fois !), 4 jours seulement après sa parution sur Gasconha.com ; il donne aussi le lien vers le pdf attaché à l’article !
    Une déception : la régurgitation par l’IA de Google ne mentionne pas la place de l’accent tonique dans le nom "regasconnisé" : on pourrait croire, en la lisant, que c’est “Eth Arré” et non, selon les propositions argumentées ci-desssus, “Eth Arre”, ou “Eth Àrret”.
    De seguir !

    Répondre à ce message

  • Le 31 octobre à 18:52, par Verdier Gilles L’Arrêt… un hydronyme défiguré.

    Mantuas semanas d’enquistas e de redaccion (sense IA ! dit e jurat !) entà jo.... e adara ua recerca per l’IA dab l’arresponsa en 4 secondas....
    Totun que cau pensar que sense l’articlòt, l’IA que seré estat ça’m-par mut !!!!

    Répondre à ce message