Questions de langues dans l’affaire Martin Guerre Un article de Jean-François Courouau

- Vincent P.

Je me suis longtemps posé la question, surtout après le visionnage du film tiré de l’histoire vraie (film qui évidemment ne fait aucun effort sur cette question) : comment cela se faisait-il que la question linguistique n’ait pas été plus primordiale dans l’affaire Martin Guerre ?

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Après tout, nous avions là une famille basque, enracinée à Artigat en Pays de Foix, tandis que l’imposteur, Arnaud du Tilh, était un Commingeois du Savès.

La lecture d’un article de Jean-François Courouau (en lien au bas) est éclairante, même s’il me sera permis de ne pas en partager toutes les conclusions. Dans tous les cas, plusieurs éléments méritent d’être soulignés :

> Oui, la question linguistique fut importante lors du procès, sur l’angle de l’absence de maîtrise du basque de l’imposteur Arnaud du Tilh : cela ne constitua pas un élément à charge, compte tenu du fait que le vrai Martin Guerre (Daguerre de son vrai nom, né à Hendaye, fixé à Artigat) était arrivé très jeune en Pays de Foix.

Jean-François Courouau émet l’hypothèse que l’absence de maîtrise du basque dans un contexte familial, avec son oncle notamment, pouvait avoir été la cause d’une suspicion précoce qui aura été tue ; difficile à dire, nous ne savons rien de la langue employée dans l’intimité de la famille Guerre, après tant d’années de présence en pays d’oc.

À noter que les idées de l’époque, peu au fait de transmission linguistique, semblent comme aller dans le sens d’une transmission de la langue par imprégnation géographique : c’est le fait que le jeune Martin Guerre à deux ans quitte Hendaye qui explique qu’on ne saurait exiger qu’il sache parler basque, sans même prendre en considération la possibilité que la langue basque soit pratiquée au-delà du foyer géographique, dans le foyer familial justement.

> Cependant, la question "dialectale", elle, n’a jamais été mise en avant, et Jean-François Courouau de s’en étonner, sur la base de la distance linguistique entre le gascon de l’imposteur et le languedocien pratiqué par la famille Rols et plus généralement les habitants d’Artigat.

Je crois que c’est là être très systématique dans l’opposition entre gascon et languedocien : selon moi, un fin locuteur de sa variété dialectale gasconne du Bas-Comminges était en capacité rapide d’adapter sa langue à la variation languedocienne fuxéenne, qui plus est, ainsi que Courouau le dit lui-même, si l’imposteur avait stationné depuis un moment en Pays de Foix, dans les villages aux alentours.

Nous avons des exemples concrets d’une certaine fluidité dialectale en Toulousain : le juge Coras lui-même lisait de la poésie gasconne, bien que né en Albigeois. Il est largement permis de penser que les locuteurs gascons comme languedociens, unis par des relations de proximité intime, pouvaient parfaitement moduler leur parler, vers une koinè toulousaine. L’auteur de la Catinou, en parler de Toulouse pur, n’était-il pas un Aveyronnais, encore il y a un demi-siècle ?

Mais la question est autre, ici : c’est celle de l’imposture, et de la perfection d’imitation du dialecte. L’affaire est trouble au sens large : à sa lecture, on voit bien que pas grand monde ne fut dupe en réalité de la supercherie. Et puis nous savons en pareilles circonstances combien l’espoir peut perturber les facultés d’analyse : l’on connaît les cas connus de Naundorff pseudo-Louis XVII ou de la fausse Anastasia.

Cependant, il est vrai que l’on peut s’étonner que jamais une pointe d’accent n’ait été reprochée à l’imposteur gascon : sans nul doute qu’il parlait un parfait dialecte d’Artigat. D’autant que ...

... d’autant qu’en réalité, il est fort probable que la langue d’Artigat était moitié-gasconne à l’époque. Courouau s’aventure dans l’hypothèse, et il a raison selon moi : Pierre Bec a montré nettement que certains traits gascons subsistaient dans la haute vallée de la Lèze.

 D’un point de vue phonétique, les cartes de Bec montrent une langue complètement fuxéenne : les isoglosses -nd- > -n-, -ll- > -r-, -ariu > -èr, kw/gw (5-7-12-15) échappent aux villages du Fossat, d’Artigat et de Pailhès.

Cependant, comme Courouau l’indique lui-même, la toponymie à Artigat montre une couche antérieure, recensée par Sacaze au XIXème siècle, absente parfois des cartes actuelles : Laï Lanos (actuel Les Lanes), La Moulèro, Coumobèro, ...

Mais même les cartes actuelles montrent des toponymes franchement gascons, pour beaucoup de raisons : Pédescaux, Bidau, Fourteau, Lardos, Portetény, ...

En regardant la toponymie plus largement de la haute vallée de la Lèze, l’on pressent un passé gascon à toute la zone : les toponymes "La Hille" et "La Hillette" de Montégut-Plantaurel, donc plus en amont, laissent même supposer que le h- gascon fut connu ! Et que dire de la commune de Cazaux dans le haut bassin de la Lèze !

 D’un point de vue morphologique, Artigat encore lors des enquêtes de Bec de la seconde partie du XIXème siècle, possédait le subjonctif dans les subordonnées de temps.

Bref, il semble clair que la haute vallée de la Lèze, sans vallée menant vers celle de l’Ariège, s’est languedocianisée depuis Foix ou Pamiers par les relations de commerce, et que le dialecte fuxéen est venu entamer une zone préalablement gasconne, zone qui l’était peut-être encore du temps de l’affaire Martin Guerre, à tout le moins en situation d’interférence marquée.

Conclusion :

Jean-François Courouau prête sans doute trop d’attention à cette division dialectale dans l’affaire Martin Guerre : les locuteurs de gascon de l’époque devaient être parfaitement capables sans effort de "choper" un dialecte languedocien voisin, a fortiori quand un certain nombre d’indices laissent à penser que le dialecte en question n’était pas étranger à de nombreux phénomènes gascons, voire était carrément un dialecte gascon, avant languedocianisation au fil des derniers siècles.

Pour ces raisons, il n’y avait aucune raison que cet élément soit plus important qu’une différenciation physique ou des lacunes sur des connaissances quant à l’histoire personnelle de Martin Guerre. Et puis, nous le comprenons, personne ne fut dupe en réalité, dans cet ancien monde où il arrangeait bien qu’un foyer compte des bras.

Voir en ligne : Questions de langues dans l’affaire Martin Guerre

Grans de sau

  • Bravo !
    Dans les collectages que j’ai pu réaliser et où que ce soit, dans des couples, par exemple, la femme ou l’homme si étant d’une autre zone gasconne ou languedocienne que le conjoint/conjointe, continue à parler son dialecte avec peu de perméabilité... comme si la langue reçue durant l’enfance était impossible à effacer... Et plus la langue est perçue comme proche et moins le locuteur s’adapte au nouveau parler. J’avais enregistré un catalan habitant en Comminges qui s’était parfaitement adapté et parlait le gascon avec peu de failles...parce que, selon moi, il percevait clairement le gascon et le catalan comme étant deux langues différentes...

    De toute façon, ces questions, et surtout pour un seul cas, sont très dures à "régler" parce que tous les individus sont et étaient différents et tous n’ont pas les mêmes facilités pour les langues...

  • Bonjour et merci pour les détails linguistiques de cette enquête passionnante !
    Je voudrais juste ajouter que moi aussi je m’étonne de cette conclusion tranchée basée sur le "mythe" de la frontière linguistique. Il y aurait une frontière parfaitement tracée avec d’un côté de la ligne une langue/un dialecte A uniforme, et de l’autre une autre langue/un dialecte B uniforme. C’est peut-être vrai pour les états-nations européens hérités du XIXe, mais c’est une exception. Dans la plupart des langues le passage géographique de l’une à l’autre est un gradient et non une ligne de démarcation. Traditionnellement la vallée de l’Ariège est considérée en zone languedocienne, celle du Salat en zone gasconne. Entre les deux se trouve une zone de transition ou d’un village à l’autre il y a forcément intercompréhension. Avec cette histoire on est en plein dedans ! De plus j’ai toujours pensé que le gascon du Savès était certainement beaucoup plus proche du languedocien "des coteaux d’en face" que du gascon de Biscarosse ou d’Orthez !
    En science il faut classer les choses et donc délimiter, la linguistique n’y échappe pas. La réalité du terrain peut parfois mal coller avec la théorie ;)

  • De proche en proche, il est évident que le gascon du Savès est plus proche du languedocien du Lauragais que du gascon de la Haute Lande ou du gascon aspois.

    Le domaine gascon est une tendance, souvent nette, mais une tendance. Cela étant, la survie des traits gascons, à 1km du centre-ville de Toulouse en réalité, reste un fait d’ethnolinguistique locale fascinant.

    Les cartes dialectométriques tirées de l’ALF permettent de voir que le monde de proximité linguistique n’est pas le même depuis Gimont que depuis Soustons :

    ATLAS LINGUISTIQUE DE LA FRANCE (ALF)

    Tourtoulon avait bien décrit ce phénomène, entre intercompréhension et sentiment de familiarité :


    La veuve A…, née en 1850, à Saint-Girons...

  • Mêmes considérations au sein du dialecte de transition de la région de Duras. Je crois de mémoire que Duras est classé en gascon et Auriac en "languedocien"... Alors que c’est le même dialecte, en gros, y compris autrefois dans le Libournais. Mais d’un côté on a avè, dissut et de l’autre aviá, disset , et apparemment, même si quasi tout le reste est identique, cela suffit pour les placer dans des dialectes différents..voire des langues différentes, selon la conception que l’on a. Paradoxe ! Bon, après, tous ces patois ont disparu ou presque ; ainsi, l’extinction des parlers de transition rendra les choses plus nettes !


Un gran de sau ?

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